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Les images sont des interfaces sans récits. L’impulsion de dire existe, presque physique quand je travaille, mais ce qui est dit est révélé par l’image terminée. Ces gestes d’écriture s’inscrivent dans différentes recherches indépendantes entre elles, comme les techniques développées à l’atelier, des bribes de récits intimes, des souvenirs d’expériences vécues ou d’héritages politiques et historiques. Elles deviennent des catalyseurs d’un désir de dire et des interfaces entre une surface et un geste, entre un spectateur et un faiseur dans la même personne. Ces interfaces permettent de contourner une narration qui engloberait l’image, leur surface ouverte contenant plusieurs lignes où d’autres récits s’accrochent.

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Habiter. 

Le travail de faire des images appartient au désir d’habiter un lieu et s’approprier une langue. Peindre, graver, essuyer, coller sont des moyens de vivre les intensités de la vie, de participer aux évènements en les rendant plus présents. Mais cet espace du travail plastique garde toujours une limite: celle de l’objet lui-même du tableau. Cette tension entre faire des images pour habiter un temps, un espace, appréhender des expériences et la nécessité de le rendre sur un objet fini oblige à chercher des techniques et des supports nouveaux, par exemple empruntés aux matériaux de construction ⎯⎯ qui appartiennent à la l’industrie de l’habitat, clin d’œil à ma démarche. 

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Là.

La question de ma présence s’est posée la première fois que je me suis retrouvé dans un atelier seul. Croyant savoir ce que j’allais faire, la conscience de ma présence dans cet espace codé s’est révélée complexe. Elle est presque devenue l’objet de la recherche, ou au moins son miroir toujours présent.

Être , c’est accepter le mystère de sa présence au milieu d’un chaos de possibilités, de récits, d’inspirations. De ce chaos, la présence cherche à devenir plus forte, plus vraie en habitant: inventer des techniques pour créer des images c’est pour moi une façon de rendre cette fragilité de la présence visible. C’est essayer de toujours reconnaître l’intensité, la performativité d’être là.

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L’image présent

Dans l’association des différents éléments d’une image ou d’images entre elles dans ma pratique, ce n’est pas l’histoire racontée qui est importante, mais le fait que dans l’effort d’imaginer un sens, un récit, on entre dans leur temporalité. Cette temporalité de l’image créée dans l’atelier est comme une mise-à-jour permanente de plusieurs présents. Si la photographie peut induire un rapport au passé linéaire (lorsque Google Photo me propose des sélections d’anciennes photographies, mes “souvenirs”, celles-ci sont prises dans une dimension nostalgique, montrant ce passé qui est derrière), l’image peinte est pour moi une “actualisation” d’un autre présent, qui me revient comme présent.

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À partir de

Ma pratique vidéo partage avec le travail d’atelier un désir d’habiter et de dire l’expérience vécue autrement. Récemment entré dans un cycle de recherche au Royal College of Art à Londres, j’essaie de redéfinir ma relation au médium vidéo, notamment en remettant en question l’idée de faire une vidéo “à propos de”. Après avoir travaillé une démarche proche du documentaire, j’essaie aujourd’hui d’approcher mon sujet (la mémoire collective en Espagne et en Angleterre) où le film n’est pas “à propos de” mais plutôt un produit, une dérivation « à partir de ». Pris dans la même matière, la même empreinte que l’expérience, j’imagine le fait de “filmer” comme désignant le fait de faire un film plutôt que simplement tourner des images, comme une façon d’entrer plus fortement dans la logique de l’expérience sensible.